Voices by Nightby Intradiegetic
Essai · Français

La bibliothèque la nuit

Sur les salles de lecture, et l’idée qu’une ville se fait d’elle-même quand elle laisse une fenêtre éclairée.

Une salle de lecture de bibliothèque, la nuit, une seule lampe allumée

Il y a, place du Panthéon, une salle de lecture qu’on n’oublie pas. La bibliothèque Sainte-Geneviève, construite par Henri Labrouste au milieu du XIXe siècle, abrite sous ses arcs de fonte une longue nef où des centaines de lecteurs travaillent côte à côte, chacun sous sa lampe. Quand le soir tombe et que les hautes fenêtres deviennent noires, la salle semble flotter au-dessus de la ville, comme un navire dont l’équipage aurait choisi de lire plutôt que de dormir.

On y vient pour réviser un concours, pour finir une thèse, parfois simplement pour être assis parmi d’autres gens qui se taisent. Le silence d’une bibliothèque a cette qualité particulière d’être partagé. On se tait ensemble, et ce silence commun a quelque chose d’une conversation.

Une fenêtre éclairée

Il existe une vieille idée selon laquelle une ville se juge à ce qu’elle laisse allumé la nuit. Les vitrines, les bars, les gares. Une bibliothèque ouverte tard dit autre chose. Elle dit qu’il y a, quelque part dans la ville, une place pour ceux qui veulent penser lentement, au chaud, sans rien acheter.

À Göteborg, la bibliothèque municipale de Götaplatsen joue ce rôle pendant les longs soirs d’hiver. Les étudiants y occupent les grandes tables, les retraités lisent les journaux près des fenêtres, et quelqu’un, immanquablement, s’est endormi sur un livre ouvert. Dehors il fait nuit depuis seize heures. Dedans, la lumière est bonne et personne ne vous demande de partir.

Une bibliothèque ouverte le soir est une promesse faite à ceux qui veulent penser lentement.

Ces lieux ne vont pas de soi. Ils coûtent cher, ils ne rapportent rien de mesurable, et il faut chaque année défendre leurs horaires devant des budgets qui se resserrent. Pourtant, chaque fois qu’une ville prolonge l’ouverture de ses bibliothèques, elles se remplissent. Le besoin est là, simplement moins bruyant que d’autres.

Lire parmi les autres

Lire est d’ordinaire une activité solitaire. On lit seul, dans son lit, dans le train, à une table de cuisine. La salle de lecture ajoute à cette solitude une compagnie discrète. On ne parle pas à son voisin, on ne connaît pas son nom, et pourtant sa présence change quelque chose. Elle rappelle que l’effort de comprendre un texte difficile est partagé par d’autres, à la même heure, dans la même lumière.

Il y a dans cette compagnie silencieuse une forme de civilité presque oubliée. Chacun respecte la concentration des autres, chacun range sa chaise en partant, chacun baisse la voix au téléphone dans l’escalier. Ce sont de petites choses, et c’est avec elles qu’on fabrique une vie commune.

En sortant

On sort d’une bibliothèque le soir avec une sensation curieuse. La ville paraît plus bruyante qu’avant, les phares plus vifs, les conversations plus fortes. On a passé quelques heures dans un autre temps, plus lent, et il faut un moment pour se réhabituer au rythme de la rue.

C’est peut-être la meilleure raison de défendre ces lieux. Ils offrent à une ville entière la possibilité de ralentir, chaque soir, pour quelques heures. Une fenêtre éclairée au-dessus de la place, et derrière elle des gens qui lisent.

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